Fairchild 660 & 670

Dernière mise à jour : 1 sept.
Le compresseur qui a changé l'histoire de l'enregistrement

Une époque où tout restait à inventer
Nous sommes au milieu des années 1950. La haute fidélité explose.
Le microsillon 33 tours remplace progressivement les anciens supports.
Les studios enregistrent de plus en plus d'orchestres, de chanteurs, de groupes de jazz puis bientôt de rock. Mais un problème devient énorme.
La dynamique. Les chanteurs peuvent passer d'un murmure à un cri. Un orchestre symphonique peut varier de plus de 60 dB en quelques secondes. Or les graveurs de vinyles ont une limite physique. Une pointe de gravure ne peut pas suivre une dynamique infinie.
Si le niveau est trop fort :
l'aiguille peut sortir du sillon
les graves deviennent impossibles à graver
la distorsion apparaît.
Les ingénieurs cherchent donc un moyen de contrôler le niveau...
sans détruire la musique.
Les premiers compresseurs
À cette époque, les compresseurs existent déjà.
Mais ils présentent plusieurs défauts.
Ils sont :
lents
peu précis
très colorés
parfois instables.
Ils permettent surtout d'éviter la saturation.
Ils ne permettent pas encore de sculpter un mix.
C'est là qu'arrive Fairchild.
Fairchild : une entreprise hors norme
La Fairchild Camera and Instrument Corporation est loin d'être un fabricant audio traditionnel.
L'entreprise fabrique :
des appareils photographiques
des caméras aériennes
des équipements militaires
des calculateurs analogiques
de l'électronique de précision.
Autrement dit...
Les ingénieurs de Fairchild savent fabriquer des machines extrêmement complexes.
Lorsqu'ils décident de se lancer dans l'audio professionnel, ils ne cherchent pas à construire un produit économique. Ils veulent construire le meilleur compresseur du monde. Peu importe le prix.
Rein Narma
L'homme derrière la légende
Le cerveau du projet s'appelle Rein Narma. Né en Estonie en 1921, il fuit l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale avant de s'installer aux États-Unis. Très rapidement, il attire l'attention d'un homme exceptionnel.

Les Paul. Oui... Le guitariste. Mais aussi l'un des plus grands inventeurs de l'histoire du son. Pendant plusieurs années, Rein Narma travaille directement dans le studio de Les Paul.
Il construit :
des consoles,
des préamplis,
des systèmes de monitoring,
des électroniques sur mesure.
Cette expérience va complètement façonner sa vision.
Pour lui :
Un compresseur ne doit jamais donner l'impression qu'il travaille.
Il doit uniquement rendre la musique plus agréable.
Cette idée restera au cœur du Fairchild.
Les Paul : le perfectionniste
Les Paul est probablement l'une des personnes qui ont le plus influencé l'enregistrement moderne.
Il invente ou perfectionne notamment :
le multitrack
l'overdub
les premières chambres d'écho personnelles
les modifications de magnétophones
les systèmes de synchronisation.

Il exige du matériel parfait.
Travailler plusieurs années avec lui représente une véritable école d'ingénierie.
Sans cette rencontre...
Le Fairchild n'aurait probablement jamais existé sous cette forme.
Une machine sans compromis
Lorsque Rein Narma commence les premiers prototypes, aucune limite budgétaire ne lui est imposée.
Le mot d'ordre est simple :
"Si cela améliore le son, on le garde."
Résultat :
Le Fairchild devient probablement le compresseur le plus complexe jamais construit.
Une électronique gigantesque
Le Fairchild 670 contient environ :
20 tubes de puissance et de traitement
14 transformateurs
plus de 70 condensateurs
plus de 100 résistances sélectionnées
des kilomètres de câblage point à point
Chaque composant est câblé à la main. Il n'existe aucun circuit imprimé moderne. Tout est soudé manuellement. Chaque appareil nécessite plusieurs jours d'assemblage.
À l'intérieur... Cela ressemble davantage à un ordinateur des années 50 qu'à un compresseur.
Pourquoi autant de lampes ?
C'est probablement la question que tout le monde se pose.
La réponse est simple.
À cette époque...
Les transistors n'existent pratiquement pas dans l'audio professionnel. Toute l'électronique repose sur les tubes. Mais Rein Narma ne se contente pas d'utiliser quelques lampes. Il en utilise énormément afin que chaque étage travaille très loin de ses limites. Chaque tube fournit ainsi très peu d'effort.
Conséquence :
moins de distorsion,
plus de stabilité,
davantage de headroom,
énormément de profondeur.
Le Fairchild ne "chauffe" pas uniquement grâce aux lampes. Il travaille dans une immense zone de confort. C'est une philosophie très différente des machines modernes.
Le Variable-Mu expliqué simplement
Le Fairchild appartient à la famille des compresseurs Variable-Mu.
Le terme signifie littéralement :
variation du gain par modification du coefficient d'amplification du tube.
En pratique...
Plus le signal augmente...
Plus la lampe réduit naturellement son amplification.
La compression devient progressive.
Elle ne démarre jamais brutalement.
C'est exactement ce qui donne cette sensation de douceur.
Le Fairchild semble accompagner la musique.
Jamais la freiner.
Les six constantes de temps
L'une des innovations majeures du Fairchild est son célèbre sélecteur de Time Constant.
Six positions sont disponibles. Les quatre premières proposent des temps d'attaque et de relâchement fixes.
Les deux dernières sont révolutionnaires.
Elles utilisent un relâchement progressif (multi-étages).
Si un pic très court survient, la récupération est rapide.
Si la musique reste forte longtemps, le relâchement devient plus lent.
Aujourd'hui... On appelle cela un programme dependent release.
À l'époque... C'était une révolution.
Le compresseur commence à "écouter" la musique.
Pourquoi son attaque paraît si rapide ?
Le Fairchild possède une attaque pouvant descendre autour de 0,2 milliseconde.
Pour un appareil entièrement à lampes...
C'est presque incroyable.
Il capture immédiatement les transitoires sans pour autant donner une sensation de dureté.
Là encore...
C'est toute la conception électronique qui permet cette prouesse.
660 ou 670 ?
Le 660 est un compresseur mono.
Le 670 est tout simplement deux 660 dans le même châssis.
Mais Fairchild va beaucoup plus loin.
Le 670 permet notamment :
de lier les deux canaux
de les séparer
d'utiliser des modes destinés à la gravure stéréo des vinyles (Lat/Vert)
de travailler sur le signal commun tout en conservant une image stéréo stable.
Ces fonctions étaient extraordinairement avancées pour la fin des années 1950.
Le prix : un équipement réservé aux plus grands studios
En 1959, un Fairchild 670 coûte environ 990 dollars.
Cela peut sembler peu aujourd'hui.
Mais il faut remettre ce chiffre dans son contexte.
À cette époque :
une Chevrolet neuve coûte environ 2 200 dollars
une maison familiale peut coûter entre 12 000 et 15 000 dollars
le salaire annuel moyen américain tourne autour de 5 000 dollars.
Acheter un Fairchild représentait près de 20 % d'un salaire annuel moyen.
Peu de studios pouvaient se l'offrir. C'est pourquoi la production restera relativement limitée. On estime qu'environ un millier de Fairchild 660 et 670 ont été fabriqués au total, ce qui explique leur extrême rareté aujourd'hui.
Abbey Road : l'arme secrète des Beatles
Lorsque les studios Abbey Road s'équipent de Fairchild 660 puis 670, les ingénieurs découvrent une machine capable de contrôler les voix sans leur faire perdre leur naturel.
Des ingénieurs comme Geoff Emerick ou Ken Scott les utilisent régulièrement sur les productions des Beatles.
On les retrouve notamment sur des albums comme Revolver, Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, The Beatles (White Album) et Abbey Road.
Le Fairchild intervient sur les voix, les basses, certaines batteries, les pianos et parfois directement sur des sous-groupes.
Son rôle est souvent invisible, mais il participe à cette sensation de densité et de stabilité qui caractérise ces enregistrements.
Motown : contrôler sans casser le groove
À Detroit, les studios Motown adoptent eux aussi le Fairchild.
Avec les musiciens des Funk Brothers, les arrangements sont denses et les écarts de dynamique importants. Le Fairchild permet de maintenir une cohésion remarquable tout en laissant respirer le groove. C'est l'une des raisons pour lesquelles on le retrouve sur de nombreuses productions de Marvin Gaye, The Supremes, Smokey Robinson ou Stevie Wonder.
Pourquoi les ingénieurs l'aimaient autant ?
Parce qu'il faisait quelque chose de très rare.
Lorsqu'on ajoute plusieurs décibels de réduction de gain avec beaucoup de compresseurs, on entend rapidement leur action.
Avec le Fairchild, on entend surtout... la musique.
Les voix restent naturelles.
Les basses gagnent en assise.
Les batteries paraissent plus solides.
Les orchestres semblent plus grands.
Et pourtant, la compression reste difficile à percevoir.
C'est ce qui fait toute sa magie.
Pourquoi est-il presque impossible à fabriquer aujourd'hui ?
C'est probablement le chapitre le plus fascinant.
Pour reconstruire un Fairchild fidèle à l'original, il faut :
retrouver des tubes devenus rares
faire fabriquer des transformateurs aux spécifications d'époque
reproduire un câblage point à point extrêmement complexe
sélectionner les composants avec une précision comparable à celle des années 1950
passer des dizaines d'heures à calibrer chaque appareil.
C'est pourquoi les rares fabricants qui proposent aujourd'hui des rééditions fidèles les vendent à des prix très élevés.
Même les excellentes émulations logicielles peinent à reproduire totalement les interactions entre les nombreux tubes, les transformateurs et les composants passifs.
Ce que le Fairchild apporte réellement à un mix
On lit souvent qu'il « ajoute de la chaleur ».
En réalité, c'est bien plus subtil.
Le Fairchild apporte :
une sensation de profondeur
une densité naturelle
une meilleure cohésion entre les instruments
des graves plus fermes
des médiums plus riches
des aigus plus doux
une image stéréo très stable.

Il ne transforme pas radicalement un mix.
Il donne plutôt l'impression que tout s'assemble naturellement.
C'est cette qualité qui le rend encore aussi recherché aujourd'hui.
Comment je l'utilise personnellement
Lorsque j'utilise une émulation de Fairchild, je ne cherche jamais à obtenir une forte réduction de gain.
Je préfère le laisser travailler discrètement, souvent avec seulement quelques décibels de compression.
Dans ces conditions, il apporte une densité très particulière, une sensation de stabilité et une cohésion que j'apprécie énormément sur certains bus de batterie, des voix ou encore sur un mix bus lorsque je souhaite davantage de profondeur sans sacrifier la dynamique.
Pour moi, le Fairchild est un compresseur que l'on ressent davantage qu'on ne l'entend.
Et c'est sans doute la plus belle définition que l'on puisse donner de cette machine.
Pour finir
Le Fairchild 660 et le 670 ne sont pas devenus des légendes parce qu'ils étaient rares ou coûteux. Ils le sont devenus parce qu'ils répondaient à une ambition extrêmement simple : préserver la musique tout en maîtrisant sa dynamique.
À une époque où la technologie imposait encore de nombreuses contraintes, Rein Narma a conçu une machine capable de contrôler un signal avec une élégance inédite. Plus de soixante-dix ans plus tard, cette philosophie continue d'inspirer les ingénieurs du son, les fabricants de matériel et les développeurs d'émulations.
Le Fairchild n'est pas seulement un compresseur historique. C'est un témoignage d'une époque où l'on construisait sans compromis, où chaque composant était choisi pour servir la musique, et où l'objectif n'était pas d'ajouter un effet, mais de rendre l'émotion plus évidente.
C'est probablement pour cette raison qu'il reste, encore aujourd'hui, l'une des machines les plus admirées et les plus convoitées de toute l'histoire de l'enregistrement.
« Les mythes et les idées reçues sur le Fairchild »
On pourrait y démystifier plusieurs affirmations que l'on lit souvent (« les lampes font toute la magie », « plus il compresse, mieux il sonne », « tous les Variable-Mu sonnent comme un Fairchild », etc.)



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